Jeunes Radicaux de Meurthe et Moselle

Plus d'un an après la retentissante faillite de Lehman Brothers, la finance mondiale cherche sa voie.
Des concepts que l'on croyait moribonds refont surface. C'est le cas de la taxe Tobin.
«Tobin». Ce nom fait frémir dans les salles de marchés. Les lobbies financiers maintiennent la
pression mais un autre mouvement, prônant un retour à davantage de valeurs éthiques, est en
marche…


Voici plus de sept ans qu’est mort James Tobin, lauréat du prix Nobel d’Economie en 1981 mais plus connu comme étant le père de la célèbre taxe qui porte son nom. Celle-ci, inventée sur les ruines des Accords de Bretton Woods, prévoyait de taxer les transactions effectuées sur le marché des changes à hauteur de 0,05% à 1% des sommes engagées afin d’éviter toute attaque spéculative sur les devises. Redevable pour chaque opération – achat et vente – la taxe fut étudiée dans le but de décourager les spéculateurs de faire des opérations d’aller-retour, laissant le Forex entre les mains des seules entreprises et des organismes gouvernementaux qui investissent sur ce marché pour couvrir leur exposition au risque de change (pour les premières) ou pour se constituer des réserves de change (pour les seconds).

Tobin avait pressenti l’engouement de certains pour un marché qui allait devenir le plus liquide au monde. Comme d’autres économistes de son époque, il voyait plutôt d’un mauvais œil le passage au cours flottant. Le (seul) Prix Nobel français Maurice Allais ne put que constater, en 1999, la dangerosité de la spéculation sur les devises. «Ce qui doit arriver, arrive», prévint-il alors. Ni le risque systémique, ni la possible manipulation des cours ne furent anéantis par la signature des Accords de la Jamaïque (1976). George Soros ne parvint-il pas à faire «sauter la Banque d’Angleterre» au début des années 1990 ?

Mais malgré toutes ces mises en garde, l’idée de la taxe Tobin était quelque peu restée au fond d’un tiroir, si ce n’est pour être ressortie – et déformée – de temps en temps par quelques groupes altermondialistes.

Et puis, voilà qu’elle recommence à faire parler d’elle. La crise et la volonté de moraliser les marchés financiers la remettent à la mode. Enfin, pas tout à fait… Nicolas Sarkozy, alors candidat à la Présidence de la République, évoquait, dès 2007, l’idée d’imposer une taxe sur les positions spéculatives qui n’était pas sans rappeler le concept du Prix Nobel américain. Il fallait être courageux - ou relativement visionnaire - pour proposer une telle mesure en période d’euphorie boursière…

Seulement voilà, l’application d’une taxe dans l’idée de celle de James Tobin ne peut se faire qu’à l’échelle mondiale. Si un seul pays s’y met, les spéculateurs iront tout simplement spéculer ailleurs, entrainant par là même un manque à gagner pour le pays en question. La Suède s’y est essayée dans les années 1990, elle en a fait les frais – les volumes d’échanges à la Bourse de Stockholm chutèrent considérablement et on retrouva les financiers suédois en train de spéculer sur les marchés londoniens. Elle abandonna finalement l’idée.

Or, Nicolas Sarkozy – entre temps devenu Président – ne semble désormais plus être le seul à crier haro sur la spéculation. Comme l’explique Pierre Tenaud dans Money Week cette semaine, même le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, pourtant peu réputé pour son interventionnisme, a lui aussi expliqué qu'il militerait pour la mise en place d'une telle taxe. Soutenu également par le chef de l'Autorité britannique des services financiers (FSA), Adair Turner, la méthode anti-spéculation du Dr. Tobin a le vent en poupe.

Bien sûr, les opposants (principalement américains) montent au créneau, arguant du manque de liquidité qu’entrainerait une généralisation de la taxe. Mais peut-on seulement imaginer raisonnablement une crise de liquidité sur un marché où s’échangent quotidiennement plus de 3000 milliards de dollars ?

Alors d’autres se montrent cyniques. «La taxe Tobin, c’est comme le monstre du Loch Ness» lance Otmar Issing, l’ancien Economiste en Chef de la BCE, «on l’aperçoit une ou deux fois puis disparaît»… Sauf que le mouvement qui se lève contre la spéculation excessive n’est pas une légende. Encore moins un canular… La France, l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, la Belgique et l’Australie sont favorables à l’idée d’une telle taxe. D’ailleurs la Belgique a d’ores et déjà ratifié son entrée en vigueur dès que les autres pays de l’euro zone voteront une loi similaire. Joseph Stiglitz, Nobel d’Economie en 2001, applaudit ; The Economist crie à l’hérésie financière.

Quand George Soros - qui a bâtit sa fortune et sa réputation de spéculateur intraitable en forçant la livre sterling à sortir du Système Monétaire Européen en 1992 - reconnaît que même si la taxe va à l’encontre de ses intérêts personnels, son application pourrait avoir des effets positifs sur l’économie mondiale, je ne peux m’empêcher, Monsieur Issing, d’imaginer un scientifique des plus cartésiens avouant l’existence du monstre du Loch Ness.

Alors oui, la finance mondiale marche vers davantage de régulations. Et peut-être une ère nouvelle commence-t-elle ; une ère où les économistes et les hommes politiques travailleront ensemble aux moyens d’éviter des dérives contre-productives, où le seul intérêt des marchés sera de soutenir l’économie réelle, où – enfin – l’investissement dans les véritables besoins des sociétés humaines paiera les meilleurs intérêts.

Nicolas Martelin


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