Par Sophie Didier
L'Europe raisonne dans le débat présidentiel comme un passage obligatoire, dont les candidats s'acquittent comme d'un devoir scolaire.
Certains y mettent plus d'enthousiasme et de sincérité que d'autres, mais rares sont ceux qui abordent le rapport de la France à l'Union, la place de la France dans l'Union comme un véritable thème de campagne. Rares sont ceux qui en parlent, non parce qu'il convient d'en parler, notamment pour rassurer les chancelleries européennes, mais par réelle conviction.
L'exercice est difficile, il est vrai. Il suffit, pour s'en convaincre, de se remémorer les clivages de la campagne référendaire. En France régnait alors une atmosphère aussi tendue que passionnante, dans un pays bouillonnant et profondément divisé.
Pour autant, il était alors impossible d'anticiper les lignes de partage de 2007, tant ceux qui, dans les partis, ont cru pouvoir se positionner dès 2005, ont du plutôt gérer éclatements et rassemblements menés au nez et à la barbe des équilibres nés après 2002. Ségolène Royal a su tirer avec brio ses marrons de la confusion.
Mais aujourd'hui, il faut rassembler et, si le Président de l'UMP a su en 2005 garder une ligne officielle unique, il ne saurait se mentir à lui-même en prétendant que la cohorte multiforme de ses adhérents et sympathisants a voté « oui » d'un seul homme. Aussi le positionnement européen de l'UMP résulte-t-il nécessairement d'une délicate équation : rassembler et élargir sans trahir.
Le discours de Strasbourg du 14 février dernier a posé un jalon constructif et essentiel pour répondre à cette exigence. Car il s'agit, aussi, de réconcilier. Non pas « ouiistes » et « nonistes », ce qui serait vain et contre-productif : nous ne pouvons expliquer à la moitié de la France et une partie de l'UMP qu'elle n'a rien compris en 2005…
C'est pourquoi il était urgent de rappeler d'où nous venons, et ce dont nous pouvons être fiers, en tant que Français en Europe et en tant qu'Européen. Robert Schuman et Jean Monnet sont notre héritage, national et partagé. Et il ne s'agit pas seulement, ici, de couleur politique. On doit à Jacques Delors, dix ans Président de la Commission européenne, la relance d'un marché intérieur somnolent lorsqu'il prit ses fonctions en juillet 1984. On doit à Pascal Lamy, Commissaire pour la politique commerciale commune dans la Commission Prodi, d'avoir significativement contribué à faire de l'Union européenne un acteur reconnu et respecté au sein de l'OMC. D'autres pourraient figurer à l'appel : Simone Veil par exemple, première Présidente du Parlement européen élu au suffrage universel direct ou Nicole Fontaine, qui a imposé sa présence aux sommets européens dont le Parlement était avant elle écarté.
Ces héritages constituent notre fierté. Ils ne sont pas notre excuse. Avoir été un Etat fondateur il y a un demi-siècle ne nous autorise pas à faire fi aujourd'hui de la dynamique commune. Elle nous autorise à exprimer un avis, à critiquer à condition de proposer, à faire évoluer au lieu de tout rejeter, tout en attendant de l'Union européenne qu'elle réponde à tous les maux du quotidien, aux conséquences de la mondialisation, à la crise économique, au changement climatique, au prix de l'essence, de la baguette de pain et du café au comptoir.
Dans les nombreux forums ouverts autour du cinquantenaire du traité de Rome, le 25 mars prochain, cette attitude est omniprésente, mélangeant attente démesurée à l'égard de l'Union et rejet indifférencié teinté, au mieux, de chauvinisme désuet, au pire, d'une agressivité amère.
Il y a donc urgence à sortir l'Union européenne des discussions de table. On est tous pour la paix et contre la guerre. Question probablement de génération, il ne suffit plus de rappeler que l'Europe à amener la paix sur le continent pour inciter les 18-35 ans à se sentir européens, eux qui, majoritairement, lui tournent aujourd'hui le dos. Il s'agit maintenant d'expliquer pourquoi, et comment se sentir européen.
Pourquoi, non pas il y a cinquante ans, mais pourquoi maintenant : pourquoi la réduction des gaz à effet de serre ne peut être qu'un enjeu européen, pourquoi le marché intérieur a créé des débouchés – et donc de la croissance et des emplois pour les entreprises et l'économie françaises, pourquoi l'Europe a fait de l'agriculture française l'une des plus développées au Monde, pourquoi la politique régionale a contribué à redessiner infrastructures et quartiers urbains en crise, et pourquoi l'Europe économique est seule capable de faire le poids, dans l'OMC, face aux Etats-Unis, à l'Inde et à la Chine.
Comment, bien sûr, car il n'est probablement pas de pire ennemi à la promotion de la construction européenne que « l'européanisme béat ». L'Union européenne n'est pas une fatalité, mais une application du projet européen des pères fondateurs. Elle doit donc être considérée comme telle : contextuelle, critiquable et surtout perfectible.
Contextuelle parce que chaque traité (Acte unique, Maastricht, Amsterdam, Nice, Traité constitutionnel) et chaque élargissement ont résulté d'une somme de compromis atteint à un moment donné. Et tout compromis exprime un choix entre plusieurs alternatives, vers plus ou moins d'intégration, vers tel ou tel équilibre institutionnel, vers plus ou moins d'élargissement, choix savamment arbitrés pour permettre l'émergence d'un dénominateur commun. L'Union européenne est donc aujourd'hui la manifestation concrète d'un choix entre plusieurs voies qui, avant d'être distinguées, représentaient autant de possibles.
Critiquable, l'Europe l'est par la nature même de sa construction. Puisqu'il a fallu choisir, il a fallu sacrifier. En cela, l'Union européenne est un objet éminemment politique, fruit d'équilibres dans le jeu des intérêts nationaux particuliers, en perpétuelle émulation, pour ne pas dire en perpétuelle confrontation.
Nécessairement, cette construction par sédimentation a engendré la complexité, comme une figure géométrique qui, intelligible lorsqu'elle se constitue de peu de traits, devient opaque au fur et à mesure qu'on lui adjoint des traits supplémentaires.
Ainsi, on peut être Européen sans être fédéraliste, on peut être Européen sans approuver toutes les actions de la Commission, on peut être Européen, souhaiter pour l'Union un autre équilibre des institutions et des compétences, et s'engager pour un projet non pas pour ou contre l'Europe, mais pour une certaine Europe.
Or, le débat « du coin de la rue », sur le Net et ailleurs, n'a pas encore intégré cette possibilité : désapprouver le fonctionnement actuel de l'Union européenne sans rejeter le projet initial, c'est-à-dire vouloir une autre Union européenne et rester Européen.
Perfectible enfin. Et c'est là qu'elle redevient l'enjeu de possibles à définir, et de choix à proposer. C'est là, nécessairement, qu'elle doit devenir de façon plus convaincue – et convaincante - un enjeu de la campagne présidentielle.
Dire « non » a été un choix national que nous sommes à présent dans l'obligation d'assumer. Il est donc aujourd'hui de notre responsabilité de proposer. Nous avons le devoir d'avoir un projet pour l'Europe. S'il ne vient pas de nous, seuls ou pas, d'autres le construiront à notre place, sans nous. Alors, comme à Madrid en janvier, nous resterons spectateurs avec, pour pleurer, plus que le poing duquel nous avons cru taper sur la table.